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BASE

VIème au XVIèeme Siècle

Jusqu'au XIème siècle, les profils rappellent, en les perdants peu à peu, les traditions romaines. A partir de cette époque, les scoties ont plus de saillie ; néanmoins c’est le principe de la base attique que l’on retrouve toujours sous ces transformations. Un détail très remarquable distingue la base antique romaine de la base du moyen âge dès les premiers temps : la colonne romaine porte à son extrémité inférieure une saillie composée d’un congé et d’un listel ; tandis que la colonne du moyen âge, sauf quelques rares exceptions dont nous tiendrons compte, ne porte aucune saillie inférieure, et vient poser à cru sur la base. Ainsi, dans la colonne antique, entre le tore supérieur de la base et le fût de la colonne, il y a une moulure dépendant de celle-ci qui sert de transition. Cette moulure est supprimée dès l’époque romane. Le congé et le filet inférieur du fût de la colonne exigeaient, pour être conservés, un évidement dans toute la hauteur de ce fût ; ces membres supprimés, les tailleurs de pierre s’épargnaient un travail considérable. C’est aussi pour éviter cet évidement à faire sur la longueur du fût que l’astragale fut réuni au chapiteau au lieu de tenir à la colonne.

base mérovingienne

La figure I reproduit le profil de la plupart des bases de l’arcature carolingienne visible encore dans la crypte de l’église abbatiale de Saint-Denis (Xème siècle). On retrouve dans ces deux profils une grossière imitation de la base romaine des bas temps. La figure 2 donne une des bases des piliers à pans coupés de la crypte de Saint-Avit à Orléans : c’est un simple biseau orné d'un tracé grossièrement ciselé (VIIème ou VIIIEME siècle) ; la figure 3, les bases des piliers de la crypte de l’église Saint-Étienne d’Auxerre (IXème siècle). Ici les piliers se composent d’une masse à plan carré cantonnée de quatre demi- colonnes; la base n’est qu’un biseau reposant sur un plateau circulaire.

base crypte Saint Etienne Auxerre
Crypte, Eglise Saint Etienne d'Auxerre

Dans les contrées où les monuments antiques restaient debout, il va sans dire que la base romaine persiste, est conservée plus pure que dans les provinces où ces édifices avaient été détruits. Dans le midi de la France, sur les bords du Rhône, de la Saône et du Rhin, on retrouve le profil de la base antique jusque vers les premières années du XIIIème siècle; les innovations apparaissent plus tôt dans le voisinage des grands centres d’art, tels que les monastères.

base St Remy Reims
Saint Remy, Reims

Jusqu’au XIème siècle cependant, les établis¬sements religieux ne faisaient que suivre les traditions romaines en les laissant s'éteindre peu à peu; mais quand, à cette époque, la règle de Cluny eut formé des écoles, relevé l’étude des lettres et des arts, elle introduisit de nouveaux éléments d’architecture parmi les derniers restes des arts romains. Dans les détails comme dans l’ensemble de l’architecture, Cluny ouvrit une voie nouvelle. Pendant que le chaos règne encore sur la surface de l’Occident, Cluny pose des règles, et donne aux ouvriers qui travaillent dans ses établissements certaines formes, impose une exécution qui lui appartienne. C'est dans ses monastères que nous voyons la base s’affranchir de la tradition romaine, adopter des profils nouveaux et une ornementation originale. Les bases des colonnes engagées de la nef de l’église abbatiale de Vézelay fournissent un nombre prodigieux d’exemples variés : quelques-uns rap¬pellent encore la base antique, mais déjà les profils ne subissent plus l’influence stérile de la décadence.

base vézelay

Ils sont tracés par des mains qui cherchent des combinaisons neuves et souvent belles; d’autres sont couverts d'ornements (fig. 5) et même de figures d’animaux (fig. 6). A la même époque (vers la fin du XIème siècle), on voit ailleurs l’ignorance et la barbarie admettre des formes sans nom, confuses, et sans caractère déte¬miné. Les bases de piliers appartenant à la nef romane de l’église Saint-Nazaire de Carcassonne (fin du XIème siècle) dénotent, et l’oubli des traditions romaines, et le plus profond mépris pour la forme, l’invention la plus pauvre.

La figure 7 reproduit une de ces bases de piles monocylindriques, et la figure 8 une base des colonnes engagées de celte nef. Toutes por¬tent sur un carré qui les inscrit. Ailleurs, dans le Berry, dans le Nivernais, on faisait souvent alors des bases tournées, c’est-à-dire profilées au tour; ce procédé était également appliqué aux colonnes. Nous donnons (fig. 9) le profil de l’une des bases supportant les colonnes du bas-côté du chœur de l’église Saint-Étienne de Nevers, qui est taillé d’après ce procédé (XIème siècle).

Le tour invitait à donner aux profils une grande finesse; il permettait de multiplier les arêtes, les filets; et les tourneurs de bases usaient de cette faculté. La base tournée B, composée d’une assise, repose sur un socle à huit pans A, qui inscrit son plus grand diamètre. Dans le Nord, en Normandie, dans le Maine, déjà dès le Xe siècle, les tailleurs de pierre avaient laissé de côté les moulures romaines corrom-pues, et s’appliquaient à exécuter des profils fins, peu saillants, d’un galbe doux et délicat. Naturellement les bases subissaient cette nouvelle influence. C’est par la finesse du galbe et le peu de saillie que les profils normands se distinguent pendant l’époque romane .

Nous pourrions multiplier les exemples de bases antérieures au XIIEME siècle, sans trouver un mode généra. Un monument antique encore debout, un fragment mal interprété, le goût de chaque tailleur de pierre influaient sur la forme des bases de tel monument, sans qu'il soit possible de reconnaître parmi tous ces exemples, d’une exécution souvent négligée, une idée dominante.

Nous mettons cependant, comme nous l'avons dit déjà, les monuments clunisiens en dehors de ce chaos. Dans les provinces où le calcaire dur est commun, la taille de la pierre atteignit, vers le commencement du XII siècle, une rare perfection. Cluny était le centre de contrées abondantes en pierre dure, et les ouvriers attachés à ses établissements mirent bientôt le plus grand soin à profiler les bases des édifices dont la construction leur était confiée. Ce membre de l'architecture, voisin de l'œil, à la portée de la main, fut un de ceux qu’ils traitèrent avec le plus d'amour. Il est facile de voir dans la taille des profils des bases l'application d'une méthode régulière, on procède par épannelages successifs pour arriver du cube à la forme circulaire moulurée.

Comme principe de la méthode appliquée au XIIe siècle, nous donnons une des bases si fréquentes dans les édifices du centre de la France et du Charolais (fig.11), Les deux disques AetB sont, comme la figure l'indique, exactement inscrits dans le plan carré du socle D. A partir du point E, le tailleur de pierre a commencé par dégager un cylindre EP ,puis il a évidé La scotie C et ses deux listels, se contentant d'adoucir les bords des deux disques À, B, sans chercher à donner autrement de galbe à son profil par la retraite du second tore B ou par des tailles arrondies en boudins.

Le profil des bases du XIIème siècle conserve, grâce à cet épannelage simple dont on sent toujours le principe, quelque chose de ferme qui convient parfaitement à ce membre solide de l'architecture, et qui contrastent faut l’avouer, avec la mollesse et la forme indécise de la plupart des profils des bases romaines. Le tore inférieur, au lieu d'être coupé suivant un demi-cercle et de laisser entre lui et la plinthe une surface horizontale qui semble toujours près de se briser sous la charge, s’appuie et semble comprimé sur cette plinthe. Mais les architectes du XIIème siècle vont plus loin : observant que, malgré son empattement, le tore inférieur de la base laisse les quatre angles de la plinthe carrée vides, que ces angles peu épais s'épaufrent facilement, pour peu que la base subisse un tassement; les architectes, disons-nous, renforcent ces angles par un nerf, un petit contrefort diagonal qui, partant du tore inférieur, maintient cet angle saillant. Cet appendice, que nous nommons griffe aujourd’hui devient un motif de décoration, et donne à la base du XIIème siècle un caractère qui la distingue et la sépare complètement de la base romaine.


Choeur de l'église de Poissy

Nous donnons (fig. 13) le profil d'une des bases des colonnes monocylindriques du tour du chœur de l'église de Poissy, taillé suivant le procédé indiqué par la figure 12, et le dessin de la griffe d’angle de cette base pa¬tant du tore inférieur pour venir renforcer la saillie formée par la plinthe carrée. Il n'est pas besoin d’insister, nous le croyons, sur le mérite de cette innovation si conforme aux principes du bon sens et d'un aspect si rassurant pour l'œil. Quand on s’est familiarisé avec cet appendice, dont l'apparence comme la réalité présentent tant de solidité, la base romaine, avec sa plinthe isolée, a quelque chose d'inquiétant : il semble que ses cornes maigres vont se briser au moindre mouvement de la construction ou au premier choc. C’est vers le commencement du XIIème siècle que l’on voit apparaître les premières griffes aux angles des bases; elles se présentent d'abord comme un véritable renfort très-simple, pour revêtir bientôt des formes empruntées à la flore ou au règne animal.

Il nous serait difficile de dire dans quelle partie de l’Occident cette innovation prit naissance; mais il est incontestable qu’on la voit adoptée presque sans exception dans toutes les provinces françaises, à partir de la première moitié du XIIème siècle. Sur les bords du Rhin, comme en Provence et dans le nord de l'Italie, les bases des colonnes sont presque toujours, dès cette époque et pendant la première moitié du XIIIème siècle, munies de griffes.

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